Enfin. Je me lance.

Selon l’adage, il parait qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Je ne sais pas si je vais bien faire, mais il me semble qu’il n’est pas trop tard.

La photo est pour moi un travail passionnant et douloureux.

Passionnant, parce que c’est un espace de liberté, un espace permanent de découvertes, d’expérimentations, de rencontres et de partage. Je suis tombé tardivement dans la photo, dans une période difficile de ma vie, dans le désarroi de l’abandon, de la séparation, dans l’incompréhension, dans la violence, morale, psychologique. Depuis, je ne cesse d’en découvrir le vaste champ historique, depuis sa naissance lointaine et récente jusqu’à sa révolution numérique, mais aussi le vaste champ d’applications, d’expression. Des expressions d’ailleurs, car comme tout art, ceux qui s’y initient et s’y projettent avec force, s’expriment et l’expriment à leurs manières. Individuelles et collectives. C’est d’ailleurs comme ça que j’aime pratiquer cette activité. Individuellement et collectivement.

En photographie, je varie les plaisirs, du numérique, de l’argentique, de plus en plus, de la couleur, rarement, du noir et blanc, essentiellement, du traditionnel, le plus souvent, de l’expérimentation, de plus en plus souvent. Du simple. Du complexe. De la facilité. De la difficulté. De l’amusement. De la peine.

Dans le numérique, ce avec quoi j’ai vraiment commencé, j’y trouve la facilité d’utilisation, avec une image souvent rapide à traiter, peut-être plus aléatoire, car on n’hésite pas à prendre des tonnes de photos pour en obtenir une bonne. Des photos qu’on regarde finalement peu ou pas du tout. De l’argentique, dans lequel je me suis plongé suite à une rencontre essentielle, j’aime sa fragilité, mais surtout la réflexion apportée, puisqu’on ne mitraille pas son sujet. On l’étudie plus délicatement avant de déclencher. Pour des raisons économiques essentiellement. Mais finalement, pour des raisons philosophiques. Et puis, malgré ses défauts parfois, c’est plus esthétique à mon goût. Même ses défauts sont plus esthétiques. Contrairement au numérique.

La couleur, je l’emploie peu souvent, en voyage essentiellement. Et encore, je reviens ou je repasse au noir et blanc à chaque fois que je peux. C’est d’ailleurs le noir et blanc que j’utilise le plus souvent, même en numérique. Pour la lumière, pour ne pas se laisser perturber par la couleur, pour son expressivité, pour son rendu. Et puis, j’éprouve une plus grande satisfaction avec le noir et blanc qu’avec la couleur. Cette page en témoignera d’ailleurs.

Parce que je suis chercheur de formation, curieux dans l’âme, j’aime aussi expérimenter. Avec des appareils plus primitifs, comme les sténopés, ou de la chimie alternative, à base de café ou de vin, des procédés anciens remis au coût du jour par une poignée de passionnés. Un peu de tout donc. Selon mon humeur. Et le contexte et le sujet, bien évidemment. Ou juste l’envie. Tout simplement.

Mais c’est un travail également douloureux. D’abord par les choix des sujets que j’aborde, consciemment ou inconsciemment, et qui sont le plus souvent liés à la déchéance, à la déliquescence, à l’abandon, à la mort. Des sujets particulièrement délicats à traiter. Des choix délicats. Pour lesquels je ne saurais expliquer mon attirance. Peut-être par cette violence dans laquelle est née cette passion pour moi. Peut-être pour l’urgence de la situation. L’instantanéité de la vie, et sa fragilité. Assurément sa finitude. Puisqu’elle en a une, de fin. Comme le montre la plupart des sujets que j’aborde. Une fin heureuse souvent, douloureuse parfois. Une fin qu’on vivra. Assurément. Douloureusement ou heureusement. Chacun se fera sa propre expérience.

Douloureux également parce que, même si la photographie est source de satisfaction, de plaisir, le doute est omniprésent. Sur les sujets abordés, sur les choix techniques, sur la qualité technique et artistique des photos, ses flous, ses défauts, son piqué, son cadrage bien évidemment. Parfois, il m’arrive de rentrer satisfait de ma journée, ô combien ravi de mon expédition et de mes photos, même si je n’ai pu encore y jeter un oeil attentif. Ce n’est bien souvent que plusieurs jours ou plus semaines ou mois plus tard que je peux plonger dans un doute profond, tournant à l’obsession compulsionnelle, où je ne vois que des défauts. Non pas les défauts, mais des défauts. Et mon travail d’édition tourne au cauchemar. Le moindre petit détail qui ne marquerait pas un regard extérieur prend des proportions pétrifiantes. Au point que cela me donne l’envie de tout abandonner là, sur le champ.

Il me faut alors parfois des semaines, des mois pour que je revienne sur une photo, que je revienne à la photo. Et je vais finalement aimer ce qui qui m’a fait douter. C’est seulement là que je suis satisfait. Jusqu’à la sortie suivante. Où tout recommence. Sans cesse, sans me laisser vraiment en paix. Sans me laisser de répit.

C’est aussi pour ça que je me suis décider à faire ce site, pour expulser cette douleur, extérioriser cette souffrance. Je me dit qu’il doit y avoir au moins un autre être humain qui apprécie ou appréciera mon travail. Ou peut-être pas. Allez savoir. Le doute. Douloureux. Dantesque parfois.

Voilà, c’est fait, je me suis lancé.

Enfin.

Ou pas.