Avec le temps qui passe, nous oublions.

Plus exactement, nous abandonnons. Nos souvenirs essentiellement. Nous les mettons dans des boites, dans des placards, des greniers ou des caves, nous les rangeons pour plus tard. Mais ce plus tard n’arrive par toujours, pas souvent. A l’arrivée d’une compagne ou d’un compagnon, d’un enfant, parfois, nous ressortons ces souvenirs pour montrer ce que nous sommes, ce que nous avons été, pour montrer « comment c’était à notre époque ». Comme si nous étions en fin de vie, qu’il nous fallait absolument préserver ces souvenirs. Il arrive parfois que ces autres s’accaparent nos souvenirs, le plus souvent les objets, les jouets, les livres. Parfois les photos. Mais tout finit par retomber dans l’oubli. Dans l’amnésie. Collective et individuelle.

Ce qui m’étonne toujours sur les lieux abandonnés que je visite, c’est la profusion de biens. Les propriétaires des lieux semblent les avoir quittés dans l’urgence. Ils semblent partis temporairement, pour des vacances, pour une course, pour un rendez-vous, pour ne pas revenir.

On trouve vraiment de tout dans ces lieux : des meubles souvent, des livres, des photographies, des boutons, du fil à coudre, de la vaisselle, des nettoyants ménagers, parfois de la nourriture, des conserves, des bouteilles de vin, vidées par les visiteurs, des horloges, des boites diverses et variées, des jouets, en pagaille, attendant que leurs enfants reviennent bientôt, des instruments de musique, des chaises, des verres, des tableaux, des dessins, des draps pour les lits, des vêtements, des fleurs qui ont séché faute d’eau, des instruments médicaux, des pinces, des clous, des machines, des jetons de casino, des cartes de cantine, des cartes d’électeur, des papiers d’identité.

Des objets en tout genre, de toute époque, témoins de passagers amnésiques.

Ce sont les jouets qui m’émeuvent le plus. Car je pense aux miens. Que je n’ai plus. Qui ont disparu eux aussi de ma mémoire, victime de mon amnésie. Pas que je les ai oubliés, mais je les ai abandonnés aussi. Simplement. Volontairement. Inconsciemment. J’essaye juste de me souvenir, et de les faire remonter à la surface. Me souvenir du plaisir procuré sur le coup. Saisissant. Revigorant.

C’est très nostalgique tout ça, très temporaire. Mais beau.