Le lieu est calme et silencieux.

 

 

Les bâtiments s’alignent, parallèlement les uns aux autres, en lisière de forêt. Ils grignotent sur la forêt, pour être plus exact. Par cette belle journée de printemps, même s’il est encore très tôt, le soleil venant à peine de se lever, on devine qu’il va faire chaud, qu’il va faire beau. Une journée idéale pour une promenade au grand air, pour une sortie photo entre amis. Le site choisi est d’ailleurs particulièrement propice à la promenade, mais, loin de la ville la plus proche, et avec l’heure toute matinale, il est calme. Silencieux. Vide. Délaissé.

 

 

Les bâtiments sont ouverts aux quatre vents, abandonnés aux aléas du temps et des saisons, grignotés par l’eau suintant des murs et tombant des plafonds. La peinture s’écaille, les portes et les fenêtres claquent, se brisent, ou plutôt se sont brisées. Car il ne reste que peu de portes, peu de vitres en bon état. Les mobiliers ont disparus, les faïences sont fracassées, elles ont probablement été volées. Tout comme les câbles électriques qui ont été arrachés des murs et des plafonds. La tuyauterie n’a pas meilleure mine, elle a quasiment disparu. Les murs sont percés en de nombreux endroits, et sont pour la plupart recouverts de graffitis.

 

 

Une vingtaine de bâtiments, de diverses tailles, composent le site, grand peut-être de 25 ha. C’est immense. Le site est très boisé. Les plus grands bâtiments sont reliés par des corridors, par des couloirs souterrains, par des galeries techniques. On peut également se déplacer de toit en toit. Les plus petits, sont éparpillés entre les grands et dans la forêt alentour. Ceux-là, on les devine à peine, il faut se promener dans le bois pour les découvrir. Même le château d’eau semble perdu, seul, entre les arbres. On le devine depuis certains toits, pas plus.

 

 

Les couleurs des revêtements muraux sont illuminées par le soleil qui entre très largement par les fenêtres absentes. Le sol craque des feuilles mortes, des éclats de peinture, des morceaux de plâtre tombés des plafonds. Le silence est autrement à peine troubler par le bruit des oiseaux, le claquement de quelques portes et fenêtres. La visite n’en est que plus agréable, et la déambulation dans les différents bâtiments a un côté irréel, fantastique, prenant. On pourrait croire le site vivant et respirant. Il est réputé hanté d’ailleurs. Mais on ne rencontre personne ce jour-là.

 

 

Enfin presque.

 

Ma première visite se fait avec un ami photographe. Après une promenade sur le toit, on décide de regagner l’intérieur du bâtiment sur lequel nous sommes perchés. Deux voix distinctes. Sans aucun doute, un autre photographe comme nous. Intercepté par le gardien. Qui explique le site et son histoire à ce visiteur improvisé. Sa voix est bienveillante, mais on se cale dans un renfoncement de mur, la salle technique d’un ascenseur et on écoute discrètement. Le dialogue est intéressant, l’autre photographe a priori tout ouï, le gardien probablement ravi de dialoguer. Mais il est encore tôt, on veut profiter du site. Alors on s’éclipse aussi discrètement que nous sommes arrivés.

La journée est vraiment belle, on en profite autant qu’on le peut, et on photographie. Beaucoup. Les couloirs, les fenêtres, les peintures éphémères, les bâtiments, les quelques rares objets, le peu de mobilier, les galeries techniques, la chaudière, l’affiche accrochée au grillage qui prévient le visiteur : le lieu est privé, il est dangereux d’ailleurs, et l’entrées y est strictement interdire. Nous ne l’avions pas vu à notre arrivée au petit matin, plongés dans la pénombre, pressés par la discrétion. Nous sommes désormais prévenus. Mais l’avertissement ne nous aurait pas retenu.

Depuis, j’ai visité d’autres lieux similaires : des hôpitaux, des cliniques, des sanatoriums, des morgues, des thermes… Ils sont nombreux dans nos campagnes, dans nos villes. Chacun a son charme, à sa manière, son ambiance, son histoire, toujours unique, mais souvent la même : des lieux construits pour apporter les soins, pour accompagner son créateur et ses semblables tout au long de sa vie, de leurs vies, de leur naissance à sa mort, ou vice versa, en passant par les imprévus, qu’ils soient bénins ou graves. En tout état de cause, des lieux que tout un chacun visite de son vivant, du vivant du visiteur, du vivant du bâtiment.

Ces lieux vivent la même existence. Ils naissent, sont affectés par les imprévus, sont parfois réparés, parfois mis de côté, ferment souvent, sont quelques rares fois repris, mais finissent par céder et dépérir. Le temps et les éléments font le reste, et ils ne sont bientôt plus qu’un souvenir fugace. Et pas forcément agréable pour ceux qui les ont côtoyés.

Cette série leur est un hommage.